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Objets graphiques tangibles, la matérialité du graphisme à Madrid

Dans une ère où une grande partie de la création graphique se déploie à travers des interfaces numériques, la question de la matérialité mérite d’être précisée. Entendue ici comme un caractère, une existence sensible, la matérialité ne se limite pas à l’objet physique, mais recouvre des réalités multiples : dans l’univers digital, elle se manifeste à travers des images ou des mises en scène, tandis que dans le monde tangible, elle fait appel aux sens : texture, format, poids ou encore l’inscription dans un espace réel. Lors de notre voyage à Madrid nous avons pu faire la rencontre de différents designers, dont une en particulier qui a retenu toute notre attention, chez 3TG. En échangeant avec Nico, un des créateurs du studio, il nous a fait part de son mécontentement concernant l'utilisation à outrance de mockups par la plupart des designers. Selon lui, “avec les mockups on perd la perspective de ce qu’on fait”[1] [1]Paroles issues de notre rencontre avec Nico de 3TG., pointant ainsi un décalage entre la projection numérique et la réalité matérielle des objets graphiques. Effectivement, ces derniers mettent en avant des projets irréalisables ne prenant pas en compte les contraintes physiques réelles liées à l’objet graphique. En tant que créatif, cela nous amène à nous comparer négativement, et pour le client, cela va engendrer des attentes inatteignables. Alors, pour y remédier, Nico propose plutôt de réaliser ses propres photographies in-situ de ses projets en les confrontant au monde réel, quitte à devoir les sous-traiter. Cette déclaration de 3TG, nous pousse à penser qu’une dématérialisation du graphisme à lieu depuis quelques années. Mais est-ce véritablement un phénomène omniprésent ? Notre constat après de nombreuses visites diverses et variées nous prouve largement le contraire. La matérialité du graphisme n’a fait que s’affirmer au fil des jours, faisant de Madrid le décor idéal d’un manifeste de la matérialité.

QUAND LA CONTRAINTE PRODUIT LA FORME

Tout d’abord, les visites de studios et d’ateliers madrilènes nous ont tout de suite plongés dans une forme tangible de l’objet graphique. En commençant par notre rapport à l’objet livre chez This Side Up en consultant quelques exemplaires, tous pensés avec un grand soin. Choix du papier et de la reliure, comment le livre sera consulté [Fig.1], grammage du papier, texture de la couverture, type d’impression de l’image ainsi que le type de finition (embossage [Fig.2], dorure à chaud, vernis sélectif…) rien n’est laissé au hasard. Toutes les contraintes requises à la confection d’un livre d’art étaient perceptibles à la vue et au toucher. Parmi les livres d’art, nous pouvons également compter les catalogues d’exposition, qui pourraient très bien être perçus comme une presque dématérialisation d’une exposition, créant ainsi une version miniature et transportable de celle-ci. Mais cela n’en enlève pas pour autant son aspect tangible. Notre visite chez TSU nous ancre dans un design situé, en effet, la conception et la fabrication d’un livre requiert de travailler avec des sous traitants comme des imprimeurs, la leur est Brizzolis située à Madrid. Il est alors important d’avoir un réseau, entre clients, fournisseurs et acteurs, permettant d’insérer un projet dans la réalité et aussi d’instaurer une authenticité à ce dernier. L’utilisation de méthodes analogiques comme la photographie argentique est également une pratique qui s’ancre dans le réel. C’est Menez du studio Murph qui nous a partagé son lien fort avec cette pratique qu’il emploie beaucoup pour ses shooting photo. L’utilisation d’un processus chimique et matériel permet un résultat unique avec du grain et des couleurs très particulières, ce qui n’est pas forcément réalisable avec un appareil photo numérique. De plus, une pellicule argentique ne dispose que de 24 ou 36 poses, alors il est important de prévoir à l’avance les différents paramètres et cadrages de la photo, amenant souvent un résultat final plus abouti, car mûrement réfléchi. Mais pour que ces photos puissent être utilisées dans la mise en page d’un magazine ou sur les réseaux sociaux il faut tout de même numériser les négatifs. Par exemple, Menez nous avait montré un shooting qu’il avait réalisé, disponible sur son instagram montrant différentes prises d’une femme sur la plage pour une marque de vêtements. En ce qui concerne l’atelier de presse typographique de la Familia Plomez, la visite même du lieu est une preuve de matérialité. Les affiches archivées sur les murs [Fig.3], le matériel à disposition rangé méticuleusement dans son tiroir attitré et une démonstration des deux machines venaient compléter cette immersion en matérialisant le geste typographique, entre bruit, rythme et précision du mouvement. Révélant ainsi toute la complexité du processus d’impression, en passant par le calage des plombs pour un rendu homogène jusqu’à la passe d’épreuve avant d’imprimer les tirages finaux.

MANIFESTATIONS DU TANGIBLE DANS L’ESPACE PUBLIC ET CULTUREL

Notre expérience de la matérialité s’est ensuite poursuivie au sein des institutions culturelles madrilènes, et plus particulièrement à la Fundacion Telefonica. Lors d’expositions, nous sommes instantanément confrontés au tangible grâce à la scénographie faisant dialoguer l’espace avec les informations visuelles et textuelles. Cette dernière est d’autant plus sensible, quand elle permet l’interaction avec le visiteur. En effet, l’exposition retraçant l’invention du téléphone met à disposition de véritables téléphones portables offrant une expérience de l’information par l’écoute. De plus, nous avons pu observer l’aspect matériel de la communication téléphonique, par les tuyaux en cuivre, les fils, finalement tout ce qui est hardware. D’autres installations interactives utilisent des caméras de reconnaissance faciale ou bien des écrans tactiles, permettant au visiteur de choisir le contenu vers lequel il souhaite s’informer, comme quoi le digital comporte également des contraintes techniques liée à sa forme et à sa présence dans l’espace, ainsi il doit cohabiter avec une structure hardware comme un écran [Fig. 4]. Cependant, il suffit de mettre les pieds dans les rues de Madrid pour constater que la matérialité existe tout autour de nous, de manière presque évidente. Elle se manifeste d’abord à travers les enseignes de commerces et de restaurants, qui déploient chacune une identité visuelle singulière, souvent marquée par un travail typographique expressif, des matériaux variés ou des techniques artisanales. En entrant dans ces commerces, cette présence matérielle se prolonge et se densifie. Nous faisons face à une multitude d’objets graphiques, packagings, affiches, brochures qui témoignent d’un rapport direct à l’usage et à la manipulation. À la librairie La Fábrica, que nous avons eu la chance de visiter, les livres eux-mêmes deviennent des objets sensibles : formats, papiers, textures et mises en page participent pleinement à l’expérience de lecture, dépassant la simple transmission de contenu [Fig.5]. Dans l’espace public, cette matérialité s’exprime de façon plus spontanée, presque brute. Sur les bornes incendie, les kiosques, les descentes pluviales ou les devantures, fleurissent de nombreux stickers en tout genre [Fig.6]. Superposés, arrachés, altérés par le temps, ils composent une sorte de palimpseste visuel, une accumulation de signes qui traduit une appropriation libre et collective de l’espace urbain. Cette surcharge visuelle, loin d’être anodine, produit une forme d’expression vivante et évolutive. Cette richesse sémiotique se poursuit jusque dans les sous-sols de Madrid, notamment dans le métro, où nous avons observé une multitude de pictogrammes parfois loufoques. Certains, presque absurdes, illustrent des situations improbables, introduisant une dimension humoristique dans un système pourtant normé en créant une véritable chorégraphie figurative. Ce décalage attire l’attention et questionne les codes habituels de la signalétique. Cet intérêt, teinté de curiosité et d’amusement, nous a conduits à collecter collectivement ces signes à travers diverses photographies, constituant ainsi une archive visuelle [Fig.7]. À travers ce geste, il ne s’agit plus seulement d’observer, mais bien de documenter et de révéler la richesse matérielle du graphisme dans son environnement quotidien.

Ainsi, Madrid nous révèle que la matérialité graphique ne disparaît pas à l’ère numérique, mais qu’elle persiste, se transforme et se réaffirme dans des contextes variés. Loin de s’effacer au profit du tout-digital, elle s’inscrit dans les usages, les espaces et les expériences sensibles, donnant corps au graphisme au-delà de sa simple dimension visuelle. Face à la montée du digital et à la prolifération de projets fictifs, souvent pensés uniquement pour leur diffusion sur des plateformes comme Instagram ou Pinterest, il semble aujourd’hui essentiel de continuer à résister. Ces productions, bien que esthétiquement séduisantes, participent à une vision biaisée du design, déconnectée des contraintes réelles de fabrication, d’usage et de contexte. Ainsi, la prise de position de Nico du studio 3TG, semble nécessaire : elle contribue à sensibiliser les designers à ces dérives et à réaffirmer l’importance d’un ancrage dans le réel. D’autant plus que ces pratiques interrogent leur propre viabilité. À long terme, des projets conçus sans considération pour leur faisabilité risquent de montrer leurs limites, notamment face à des clients cherchant des solutions concrètes et adaptées à leurs idées. Ces derniers se tourneront inévitablement vers des structures capables de répondre avec justesse à leur demande.