Dans cette ouverture au design graphique à l’international,
nous avons pu dresser quelques portraits de femmes au cours de notre voyage. En partant de Lyon avec Natalia Paez Passaquin1 {imprimeuse et typographe rencontrée au GZ lors du workshop Carte Blanche} , jusqu’à Madrid lors de nos entretiens avec Cécilia Gandarias du studio This Side Up {rencontrée à Madrid, le lundi 26 janvier 2026} et Raquel Garcia Casado de l’imprimerie Familia Plómez {rencontrée à Madrid le jeudi 29 janvier dans la soirée}.
Chacune d’entre elles apporte un regard sur l’édition qui lui est propre,
Ensemble, elles forment une résistance en tant que femmes, imposant leur savoir-faire. Cette réflexion part d’un constat évoqué par Cécilia Gandarias, qui affirme que leur studio édite plus de livres d’artistes féminines depuis quelques années, résultat selon elle d’une absence de visibilité des femmes artistes comparé aux publications dédiées aux hommes. Aujourd’hui, il est nécessaire de parler de ces femmes oubliées ou délibérément occultées, un travail qui s’opère, comme elle le disait, afin de revaloriser des travaux parfois inconnus du public et de mettre en lumière ces portraits de femmes.
Dans le studio This Side Up, qui publie principalement des livres d’artistes.
Nous avons pu manipuler les quelques publications présentées par Cécilia, qui nous a fait découvrir Histeria, La trasgresión del deseo qui retrace, à travers une série de photographies, les cas d’« hystérie » de la Salpêtrière. Ainsi que Colita, Nosaltres no tenim por, nosaltres som , où l’on retrouve, toujours dans le domaine de la photographie, des clichés de la première manifestation LGBTQIA+ à Barcelone, réalisés par Isabel Steva Hernández (dite Colita). Cécilia nous explique que malgré la mauvaise qualité des clichés, probablement pris par la photographe en action, le studio a tout de même décidé de publier son travail, en trouvant des subterfuges, comme augmenter le grain de la photo assez pixelisée à l’origine. L’acte de publier ces livres permet de faire vivre des récits, des histoires passées mais aussi actuelles. En effet, le studio travaille à la fois sur la transmission de mémoires d’artistes qui ne sont plus là pour parler de leurs oeuvres, mais réalise aussi des éditions d’artistes contemporain·es. Le processus de création en communication directe avec les artistes est donc un tout autre cheminement. Cécilia estime que « meilleure est la communication avec les artistes, meilleure est le livre ». Quant à l’importance de ce support papier en plus des oeuvres originales, elle dira que cela permet d’appuyer leur exposition et d’apporter une vison sensible en accord avec l’oeuvre.
Les femmes n’ont pas toujours pu partager leurs œuvres ou faire valoir leurs droits dans le milieu de l’édition.
Natalia Paez Passaquin explique au cours de notre rencontre lors du workshop Carte Blanche que les premières imprimeries de femmes existent car les imprimeurs {hommes} refusaient de publier leurs textes. Elle nous fait part de l’histoire de l’imprimerie Voix Off, née de l’association de quatre femmes, créant leur propre lieu de diffusion. On peut retrouver le travail approfondi de Natalia Paez Passaquin et Fanny Myon dans Voix Off, Imprimerie de femmes . Cette édition met en lumière le travail de ces militantes, elle est pensée, écrite, imprimée et reliée en non-mixité choisie, une chaîne de production réalisée uniquement par des femmes. Néanmoins, Natalia craint que la prochaine édition ne puisse se faire en non-mixité, les femmes dans le milieu de l’édition restent aujourd’hui moins présentes que les hommes. Ainsi faudrait-il rendre plus accessible les formations en imprimerie aux femmes. C’est ce qu’essaye de transmettre Natalia grâce à son atelier, qui rend possible l’enseignement, pour celles qui le souhaitent, d’un savoir-faire de l’impression artisanale et local. Le workshop auquel nous avons participé nous a permis de découvrir une forme d’imprimerie à petite échelle, une méthode d’impression en caractères en plombs ou en bois, une manière de composer, de chercher lettre par lettre dans les casses , d’encrer, d’utiliser la presse, etc. Natalia nous a guidé dans cette grande exploration, nous montrant la minutie et la technicité de sa pratique.
Cet apprentissage artisanal, on le retrouve lors de notre visite chez Familia Plómez,
un atelier presse typographique localisé dans le centre de Madrid. C’est Raquel Garcia Casado qui nous a reçus pour nous parler de son amour pour la typographie et l’impression. Elle nous fait découvrir l’endroit dans lequel elle travaille, nous présente les différentes machines à disposition, nous parle des projets réalisés et des personnes qui ont foulé ces lieux. Dans l’atelier on retrouve les impressions plus ou moins récentes des workshops et projets réalisés par les utilisateur·ices. Un des travaux affichés et dont Raquel nous a parlé c’est Le Bestiario, impressions d’affiches modulables qui combinent gravures en linoléum et impressions en caractères en bois. On retrouve chez elle cette envie de partage et de transmission qui permet de donner la clé à celleux qui veulent prendre la parole et créer pour reprendre une place qui a longtemps été occupée. Elle nous explique que l’atelier est ouvert à toustes et propose des formations et workshop pour celleux qui voudraient apprendre à manipuler les outils et machines présents dans l’atelier. Ce temps de transmission se fait aussi dans la durée. L’impression à la presse est un travail chronophage, que les étudiant·es semblent apprécier. C’est également un temps de créativité et de prise de confiance nécessaire pour les designeuses qui débutent et cherchent à se faire une place dans le milieu.
Les designeuses-imprimeuses que nous avons eu la chance de rencontrer ont montré qu’elles tenaient à leur profession
et qu’elles voulaient maintenir leur activité. Néanmoins, il est parfois compliqué d’assurer leur travail, conséquence de la crise économique dont souffre la culture aujourd’hui. Elles souhaitent partager leurs valeurs à travers des projets d’édition, parfois axés sur la visibilité des activités de femmes. Aux murs on retrouve les traces de leur activisme : les affiches du collectif d’imprimeur·euses argentin·es Los Ultimos sont placardées dans les coins libres des ateliers de Raquel et Natalia. Ces impressions généralement en format A1 font le tour de globe, elles déploient des messages engagés et alertants {« attención despierte, usted es parte de la realidad » / « nunca seré policía »} toujours signées « Piensa la libertad /Buenos Aires /Argentina ». Iels traitent la couleur de façon assez singulière lors du procédé d’impression. Les affiches présentent un fond dégradé, réalisé grâce à la sérigraphie, qui mixte les couleurs lors du processus d’impression, directement sur les rouleaux encreurs, qui rend chaque tirage unique et permet de faire ressortir les caractères imprimés à la presse. Ces affiches qui circulent jusque dans les ateliers d’impression du monde entier montrent bien l’engagement de ces imprimeuses.